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Le Chemin de Régordane

Rédaction : Geneviève Padovani

Eugène Germer-Durand : « Dictionnaire topographique du département du Gard » - 1868

« La Régordane, forêt, communes de Portes et de Génolhac, traversée par la voie romaine qui allait de Nemausus à Gabalum. – Sylva quae vocatur Regudana, ad Portas, 1050 (Hist. De Lang. II, pr. col.210). t P. de Recordana, 1157 (Mén. I, pr.p.36, c.1). – Merces quae vehuntur in Alestum per Regordanam, 1349 (cart. De la seign. D’Alais, f°48).”

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Rédactrice : Edmée Fache

Le Chemin de Régordane

Il effleure la vallée de l’Auzonnet puisqu’il passe par l’Affénadou et Portes, puis, suit la vallée parallèle de l’Avène avec un embranchement vers Mercoirol, hameau de  St-Florent.

Cette proximité étroite soumet St-Florent à l’influence de cet axe majeur de communication et d’échanges intenses où rois, colporteurs, moines, chevaliers et marchands, troupeaux et charrois s’entrecroisent pour des raisons religieuses, économiques, militaires… Pendant des siècles, la région bordant la Régordane est une zone de contacts entre civilisation méditerranéenne (grecque, romaine ou arabe) et monde nordique des peuples celtes, germaniques, francs, saxons…

Le Chemin de Régordane suit la faille nord-sud, ouverte à basse altitude dans la longue barrière montagneuse courant d’est en ouest. Long de 240 km, il relie la Méditerranée à l’Auvergne, étape vers le nord de la Gaule, puis la Bretagne et l’Irlande. Il prend le nom de Chemin de Régordane en traversant la région de Regordana (du préceltique gord ou gourd, vallée profonde), entre Alès et Luc.  

A l’aube des temps, les animaux sauvages empruntent instinctivement cette voie naturelle, de source en source, de col en col, dans un mouvement spontané de transhumance. Plus tard, l’homme suit les animaux. Quand il commence à élever des moutons, sur les basses terres cévenoles où l’herbe se fait rare en été, l’homme remonte cette « draille » pour conduire les troupeaux à l’estive dans la montagne.

 A partir du VIIe siècle avant JC, des marchands celtes, arvernes et grecs transportent à dos de mulets sur le Chemin de Régordane l’étain qui, ajouté au cuivre, permet d’obtenir le bronze. Le minerai extrait en Angleterre est débarqué dans les ports de Normandie puis acheminé dans le bassin méditerranéen via le port de Saint-Gilles. Les Volsques Arécomiques développent le Chemin de Régordane. Ce peuple celte envahit le Languedoc au IIIe siècle avant JC et commerce avec les marchands grecs et romains installés à Marseille et dans les ports méditerranéens voisins,

A compter de 100 avant JC, les Romains transportent sur le Chemin de Régordane les minerais qu’ils achètent ou qu’ils extraient dans des sites cévenols souvent dédiés à Mercure (Dieu du commerce et de l’industrie). La toponymie en conserve le souvenir dans les Mercoirol, Mercoire, Mercouly… Après la conquêtede la Gaule, le Chemin de Régordane entre dans le réseau de communication de l’Empire romain. Large de 4 mètres, il raccorde les bourgs cévenols aux voies principales reliant les grands centres de décision politique ou économique entre eux et avec Rome. Il permet d’acheminer les marchandises entre le pays des Arvernes et celui des Volsques : du vin contre des armes et des bijoux ; de l’huile et du sel contre froments et fromages… Certaines marchandises sont ensuite acheminées vers Rome. Les utriculaires se spécialisent dans le transport routier du vin et de l’huile emballés dans des outres qu’ils véhiculent sur des bêtes de sommes ou dans des chariots. Regroupés, comme toutes les professions dans l’Empire, en collèges règlementant leur activité, ils offrent un service local ou à plus grande distance.

La période gallo-romaine préserve et développe le commerce organisé par l’administration romaine, procédurière, méticuleuse, voire tatillonne, hyper hiérarchisée mais très efficace…

La relative prospérité de la Gaule attise la convoitise des peuples massés aux portes de l’Empire, eux-mêmes pressés par d’autres peuples originaires d’Asie centrale partis des terres qu’ils occupaient antérieurement sous le poids de l’expansion démographique ou d’autres envahisseurs. Les invasions « barbares » empruntent les voies de communication existantes, et notamment le Chemin de Régordane.

L’empire romain dissous, des royaumes se créent sur l’espace morcelé de l’ancienne puissance. Le commerce souffre. Les échanges ralentissent sans cesser totalement et le Chemin de Régordane survit péniblement.

En 843, le partage de l’Empire carolingien fait du Chemin de Régordane l’itinéraire le plus oriental du Royaume, reliant l’Ile de France et les foires de Champagne au port de Saint Gilles, alors unique port du royaume sur la Méditerranée. Dès lors, les trafics économique, militaire et administratif s’intensifient sur le chemin qui retrouve son importance.

Autour de l’an mil, l’homme se déplace beaucoup à travers l’Europe et l’activité se développe sur le Chemin de Régordane ; l’entretien puis l’élargissement de la voirie s’organisent… de même que les péages et les « protections » car le pays est peu sûr et la circulation de richesses attise les convoitises, surtout les soieries et épices orientaux importés par Saint Gilles, destinés aux foires de Champagne. Pour encadrer ces courants économiques et culturels, des forteresses apparaissent sur d’anciens bastions romains ou gaulois où stationnent des garnisons de soldats, guidant et protégeant voyageurs et marchandises. C’est notamment le cas du château de Portes, édifié à partir de 950 sur le ruines d’un fortin romain.

Régulièrement implantées, des infirmeries (ou maladreries) souvent tenues par des religieux jalonnent le chemin pour prendre soin des malades, comme l’hôpital édifié près de la petite église (Gleizette) de Palmesalade.

Des lieux de rencontre et des marchés se créent, amorces des villes qui existent encore aujourd’hui (Génolhac, Langogne …), étapes d’un commerce qui enrichit les populations riveraines. Haut lieu d’échange sur le Chemin de Régordane, Vézénobres connaît son âge d’or du XIe au XIIIe siècles quand des marchands Génois et Pisans arpentent les rues de cette riche seigneurie fortifiée.

Le long du Chemin, les abbayes et les prieurés accueillent voyageurs, moines et pèlerins car le Chemin de Régordane est également un chemin de foi reliant deux pôles de pèlerinage essentiels dans le Moyen Age européen : le sanctuaire de la Vierge noire au Puy en Velay et le tombeau de Saint Gilles. Vers 1150, tant de pèlerins se pressent sur la tombe de Saint Gilles que 134 changeurs de monnaie œuvrent dans la cité, également étape du pèlerinage vers Rome et la Terre Sainte. Ce port de mer florissant ne sera détrôné que par Aigues-Mortes, après 1240, avant que Marseille devenue française, au XVe siècle ne domine le commerce de la France avec la Méditerranée. Au Puy, le Chemin de Régordane rejoint l’un des chemins de Saint Jacques de Compostelle qui draine les pèlerins du Nord de l’Europe.

Au XIIe et XIIIe siècles, les conditions climatiques favorables favorisent les productions agricoles et l’économie : les récoltes sont abondantes et les richesses créées doivent circuler. Cette époque prospère s’offre d’ailleurs le luxe de bâtir les cathédrales dans les villes qui s’agrandissent. L’amélioration des routes facilite les échanges : plusieurs tronçons du Chemin de Regordane sont reconstruits ; les passages difficiles et les côtes pentues sont dallés. Outre les caravanes de mulets, de petits charriots légers circulent sur cette voie.

Le chemin de Régordane est aussi le théâtre de voyages officiels royaux.

Le trafic augmentant, les péages deviennent d’un excellent rapport et s’arrachent par la ruse et la guerre. En contrepartie, le bénéficiaire doit assurer liberté de circulation, sécurité des voyageurs et bon entretien de la route. A noter un acte de novembre 1345 relatif aux revenus de la co-seigneurie d’Alès, mentionnant le péage de coutume ancienne sur le Chemin de Régordane, au Château de Portes, qui frappe d’une taxe les voyageurs et marchandises qui y circulent. La valeur annuelle de ce péage est estimée à 100 livres tournois.

Dans les villages de Régordane, des maisons bâties sur de vastes entrepôts s’ouvrent sur la grande rue par de larges portes. Les métiers liés au commerce prospèrent, d’abord ceux de muletiers et de charretiers. De grandes quantités de vin circulent. Du sud, remontent l’huile d’olive, des fruits, des épices et des étoffes précieuses en provenance d’Orient via le port d’Aigues-Mortes ou Saint-Gilles ou la foire de Beaucaire. Du nord, viennent draps et toiles de Flandres, de Champagne… Les cloutiers et taillandiers de St-Florent et de St-Jean de Valériscle se rendent à la Foire de Beaucaire par le Chemin de Régordane pour vendre les clous de chaussures et de charpentes qu’ils fabriquent.

Les négociants -souvent des bourgeois- constituent la catégorie de commerçants la plus aisée ; les risques liés à leur activité sont minimes. Les colporteurs, hommes valeureux, affrontent les intempéries et les voleurs ; ils maîtrisent les patois et usages des régions traversées. Les courriers sont d’habiles cavaliers attachés à un personnage influent ou exerçant pour leur compte. Porteurs des missives importantes, ils descendent régulièrement dans les mêmes auberges où l’hôtelier sert d’intermédiaire.

En 1308, les frontières du royaume de France sont repoussées jusqu’au Rhône, mettant un terme à l’âge d’or du Chemin de Régordane car, peu à peu, les voyageurs lui préfèrent les routes du sillon rhôdanien. Puis, le climat devient froid et humide. La production agricole régresse, la nourriture se fait rare. Mal nourries, les populations résistent mal aux épidémies : la peste décime la moitié de l’Europe. Quand la guerre de Cent Ans dévaste le pays, le charroi s’interrompt sur le Chemin de Régordane. Sur la voie dégradée par les intempéries, ne circulent plus que des convois de mulets ; les Routiers anglais et autres soldats en déroute sèment la terreur dans le pays et dévalisent les rares convois chargés d’argent ou de safran.

Le temps passe et les guerres successives chassent les voyageurs vers d’autres itinéraires. Le chemin de Régordane périclite jusqu’en 1650, quand Louis XIV, attentif aux troubles religieux dans les Cévennes, réalise son importance stratégique. En 1668, l’Intendant du Languedoc commande l’étude des travaux nécessaires pour amener de l’artillerie dans ce pays en rébellion, rétablir le commerce et ouvrir les virages indispensables au passage des diligences. Très vite, de lourds travaux de reconstruction débutent. La route taillée dans le schiste est recouverte de graviers mais les eaux de ruissellement et les orages d’automne ont tôt fait d’arracher ce léger revêtement.

Avec les progrès réalisés dans la traction (avant-train tournant) et la taille des charriots, la circulation reprend bientôt sur le Chemin de Régordane. Toutefois, le charroi est discontinu. La rénovation du Chemin se limite à trois ponts construits sur l’Allier, sur l’Homol, sur le Luech et au pavage de la Côte de Bayard. Le Chemin de Régordane reste un chemin de transport muletier, de piétons et de cavaliers qui ne retrouve pas l’importance qu’il avait 600 ans auparavant. En 1752, l’Inspecteur des Ponts et Chaussées estime qu’en montagne, ce chemin n’est que « mauvaises sentes muletières où il faut briser les charges, multiplier les transbordements en ballots pour les rendre plus aisés à porter aux bêtes de somme et même emballer huiles et eaux de vie dans des outres ». A la Révolution, le Chemin de Régordane à nouveau très abîmé et peu rentable est délaissé au profit d’autres routes plus longues mais moins accidentées.

Au début du XIXe siècle, le Premier Empire réhabilite des tronçons du Chemin de Régordane afin de désenclaver certaines zones. Les abords du Chemin voient le retour de la forêt, notamment sur les terrains pentus ou à faible potentiel agricole qui se dépeuplent. Ce développement du patrimoine forestier résulte souvent de plantations réalisées par l’ONF et les compagnies minières. En 1838, le Chemin de Régordane se double d’une route toute en courbes pour adoucir les pentes et permettre aux chevaux des diligences de marcher au trot. C’est la Nationale 106, de Nîmes à Lapalisse, qui nécessite la construction de dizaines de ponts et pontets de pierre, de centaines de kilomètres carrés de chaussée, de dizaines de kilomètres de parapets. Edifiée en 1865, la ligne de chemin de fer de Nîmes à Clermont-Ferrant longe en partie le Chemin de Régordane.

Dans les années 1960, l’ancienne N106 est déclassée en D906. Au fil du temps, la route se déplace mais il reste des points fixes, les cols notamment. Par endroits, l’ancien chemin abandonné est encore utilisé par les agriculteurs. Ailleurs, le chemin reconquis par les ronces et les genêts sert de gîte aux animaux sauvages (sanglier, chevreuil, héron) qui prolifèrent dans les niches abandonnées par l’homme.

Sources écrites :
.  Le Chemin de Régordane, tomes 1 et 2 – Marcel Girault – Lacour – Nîmes, 1988 et 1998
.  Analyse des valeurs des fonctions du monde rural. L’exemple des pays de Régordane – thèse de doctorat de Bernard Garrigues – Université de Montpellier III Paul Valéry, 2004
.  Encyclopédie Wikipedia sur Internet

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