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En littérature sur la population des Cévennes…

La vie en Cévennes

« Dans cette Cévenne des Cévennes, la vie échappe au temps dans ces solitudes silencieuses. Elle s’y recroqueville sur elle-même en écoutant leurs vents, leurs eaux et leurs forêts. Tout est ancien, tout semble établi depuis les origines du monde. Les usines, elles-mêmes, ont l’air de vestiges du passé et les crassiers qui s’élèvent auprès des mines ressemblent à des accidents géologiques. Au seuil de leur maison, dans les villages du bassin houiller, les femmes de mineurs sont assises comme des pleureuses antiques, dans un décor constellé de poussière noire. […]

Il y a quelque chose de ravagé, dans cette race. Les gens vieillissent vite dans ce vieux pays, mais leurs jours se prolongent et les vieillards d’ici ont un air robuste et une agilité de jeune homme. Maigres et secs, avec des visages ravinés par de longues rides, des jambes de fer et des bras nerveux. A quatre-vingts ans, ils portent encore leur faix de bois, leur ramas de feuilles de mûriers et courent derrière leurs chèvres. Ils se couchent un jour, étonnés de sentir enfin la fatigue, grommelant et, le lendemain, ils ne sont plus. Sur leur tombe, le pasteur ouvre la Bible. […] La tombe se referme. La vie continue.

Ce pays pauvre donne une étrange valeur à tout ce qui appartient aux hommes, au moindre champ gagné sur la pente de la montagne, au bassin qui retient les eaux pour arroser les prairies, au sentier qui se glisse aux lisières des prairies, aux murettes de pierres sèches qui limitent les pâturages et les labours. Il n’y a pas ici de palais, de demeures somptueuses, ni de magnifiques églises, mais d’humbles maisons, des fermes perdues, des abris dispersés dans les combes de la vallée ou dans les replis des hautes crêtes. »

André CHAMSON – Cévennes – réédité par les Presses du Languedoc – Montpellier, 1990

Le patriarche

[ De retour d’une visite à son cousin pasteur à Bagard, près d’Alès, l’écrivain André Gide, qui a raté la correspondance de son train, doit demander l’hospitalité pour la nuit dans un mas. ]

« Je partis sur la route, au hasard, et me décidai à frapper à la porte d’un mas assez grand, d’aspect propre et accueillant. Une femme m’ouvrit, à qui je racontai que j’étais perdu, que d’être sans argent ne m’empêchait pas d’avoir faim et que peut-être on serait assez bon pour me donner à manger et à boire ; après quoi je regagnerais mon wagon remisé, où je patienterais jusqu’au lendemain.

Cette femme qui m’avait ouvert ajouta vite un couvert à la table déjà servie. Son mari n’était pas là ; son vieux père, assis au coin du feu, car la pièce servait également de cuisine, était resté penché vers l’âtre sans rien dire, et son silence, qui me paraissait réprobateur, me gênait. Soudain, je remarquai sur une sorte d’étagère une grosse Bible et, comprenant que je me trouvais chez des protestants, je leur nommai celui que je venais d’aller voir. Le vieux se redressa tout aussitôt ; il connaissait mon cousin le pasteur ; même, il se souvenait fort bien de mon grand-père. La manière dont il m’en parla ne fit comprendre quelle abnégation, quelle bonté pouvait habiter la plus rude enveloppe, aussi bien chez mon grand-père que chez ce paysan lui-même, à qui j’imaginais que mon grand-père avait dû ressembler, d’aspect extrêmement robuste, à la voix sans douceur, mais vibrante, au regard sans caresse, mais droit.

Cependant les enfants rentraient du travail, une grande fille et trois fils ; plus fins, plus délicats que l’aïeul ; beaux mais déjà graves et même un peu froncés. La mère posa la soupe fumante sur la table, et comme à ce moment je parlais, d’un geste discret elle arrêta ma phrase, et le vieux dit le bénédicité.

Ce fut pendant le repas qu’il me parla de mon grand-père ; son langage était à la fois imagé et précis ; je regrette de n’avoir pas noté ses phrases. Quoi ! Ce n’est là, me redisais-je, qu’une famille de paysans ! Quelle élégance, quelle vivacité, quelle noblesse, auprès de nos épais cultivateurs de Normandie [la mère d’A. Gide était normande et catholique] ! Le souper fini, je fis mine de repartir ; mais mes hôtes ne l’entendaient pas ainsi. Déjà la mère s’était levée ; l’aîné des fils coucherait avec un de ses frères ; j’occuperais sa chambre et son lit auquel elle mit des draps propres, rudes et qui sentaient délicieusement la lavande. La famille n’avait pas l’habitude de veiller tard ayant celle de se lever tôt ; au demeurant je pourrais rester à lire encore s’il me plaisait.

« Mais, dit le vieux, vous permettrez que nous ne dérangions pas nos habitudes – qui ne seront pour vous étonner, puisque vous êtes le petit de Monsieur Tancrède ».

Alors il alla chercher la grosse Bible que j’avais entrevue, et la posa sur la table desservie. Sa fille et ses petits-enfants se rassirent à ses côtés devant la table, dans une attitude recueillie qui leur était naturelle. L’aïeul ouvrit le livre saint et lut avec solennité un chapitre des évangiles, puis un psaume ; après quoi chacun se mit à genoux devant sa chaise, lui seul excepté, que je vis demeurer debout, les yeux clos, les mains posées à plat sur le livre refermé. Il prononça une courte prière d’action de grâces, très digne, très simple et sans requêtes, où je me souviens qu’il remercia Dieu de m’avoir indiqué sa porte, et cela d’un tel ton que tout mon cœur s’associait à ces paroles. Pour achever, il récita « Notre Père » ; puis il y eut un instant de silence, après quoi seulement chacun des enfants se releva. Cela était si beau, si tranquille, et ce baiser de paix si glorieux, qu’il posa sur le front de chacun d’eux ensuite, que, m’approchant de lui moi aussi, je tendis à mon tour mon front.»

André GIDE – Si le grain ne meut –  NRF – 1926, Paris

La famille cévenole

« Les magnaneries empruntent à l’agriculture des travailleurs que les occupations rurales retiennent bien plus longtemps que la rapide éducation du ver à soie. Les femmes qui peuplent les manufactures de soie sont le plus souvent aussi distraites de la campagne. Le personnel même des ateliers de moulinage, qui forme la partie la plus industrielle de cette population, est par ses relations mêmes constamment ramené au souvenir de la vie champêtre.

Les ouvriers de la soie sont pris pour la plupart sur les lieux de la production ou à une très petite distance. Dans les filatures seulement, comme la population locale ne suffirait pas toujours aux exigences d’un travail précipité, on recrute des bras dans les montagnes du nord du Languedoc. Les filles de cette région aride et pauvre descendent par essaims vers les basses Cévennes pour se louer temporairement. A part cet élément mobile, les travailleurs de la soie sont sédentaires ; ils aiment le sol qui les nourrit et dont ils possèdent souvent quelques parcelles à titre de propriété. Ils ont des habitudes laborieuses, et pourvu qu’il ne s’agisse pas d’une besogne exigeant un grand déploiement de force corporelle, ils consentent sans peine à se mettre à l’œuvre de grand matin et à y rester fort avant dans la soirée. Point de large aisance parmi les familles séricicoles, mais point de misère, sauf les années où la récolte des cocons vient à manquer complètement. […]

Le travail des magnaneries inculque naturellement à ceux qui en sont chargés des idées d’ordre, car toute négligence est cruellement punie par la perte rapide d’insectes délicats qui emportent en mourant l’espoir du travailleur. Ces habitudes se retrouvent dans l’organisation même des familles cévenoles et prêtent une rare énergie à l’autorité paternelle. Dabs ces districts écartés du monde, la déférence que les enfants doivent à ceux qui les ont élevés n’a été que faiblement entamée par les influences extérieures. J’ai vu un exemple frappant de cette hiérarchie domestique, véritable tradition de l’âge patriarcal. Une famille composée du père et de la mère parvenus à un âge avancé, et de six à sept fils, dont plusieurs étaient mariés, vivait réunie sous un même toit.

Quoique chacun des fils eût son état particulier, nul ne travaillait à son compte ; le gain individuel revenait au père de famille qui nourrissait et entretenait toute sa lignée. Fidèles à l’exemple paternel, les enfants se montraient ambitieux au travail et la tribu jouissait d’une aisance qui, dans ces contrées, passait pour de la fortune. Le rôle le plus digne cependant d’attirer l’attention était celui de la mère de famille. C’est à son influence toujours présente et toujours inaperçue, à sa bienveillance inaltérable, naturellement pacifiante, qu’on était redevable en réalité du maintien de l’harmonie dans cette petite maison.»

Armand Audiganne, journaliste – Les ouvriers des Cévennes in La Revue des Deux Mondes – Paris, 1853

La petite bonne cévenole

« [En 1898], à douze ans, ma mère avait déjà été louée par ses parents, pour un mois, pour faire la saison des vers à soie dans la plaine au-dessous de Nîmes. Ce n’était pas un travail de tout repos car, pour alimenter les vers à soie, il faut charrier toute la journée des sacs de feuilles de mûrier. Et le proverbe ne ment quand il dit : « Si Pâques, les vendanges et les vers à soie duraient toute l’année, on n’aurait bientôt plus de femmes, d’ânes et de curé !»

Comme tous les enfants de la montagne, elle avait commencé à travailler très jeune. C’était une vie rude, difficile. Ma mère allait à l’école quand le travail des champs le permettait, c’est-à-dire l’hiver. Dès qu’arrivait la belle saison, on avait trop besoin des enfants pour les envoyer en classe. Il fallait ratisser les foins, ramasser les pommes de terre, jardiner, mais surtout surveiller le bétail. Ils apprenaient tant bien que mal à lire et à écrire, c’était tout. Ma mère, malgré ça, avait une assez bonne orthographe. Mais, ça tenait aussi au fait qu’elle était protestante et qu’en famille, le soir, on lisait la Bible aux enfants.

Dans les foyers, là-haut, on dépensait encore moins d’argent que dans la plaine. Chez eux, qui avaient sept enfants, c’était une économie féroce, tout était calculé, un sou comptait. Ses parents avaient ensuite placé ma mère à Anduze chez le docteur Bouquier. Puis, quand cet homme n’a plus professé, elle est venue chez le docteur Vernet, à Brignon, à qui il l’avait recommandée.

En se mariant [en 1906, âgée de 20 ans], elle abandonnait son travail pour se consacrer à son foyer. C’est en venant acheter des légumes chez ma grand-mère Julia qu’Elise a rencontré mon père. Evidemment, elle n’était pas fille de propriétaire et sa dot, elle l’avait gagnée comme bonne. D’ailleurs, ses parents ne risquaient pas de doter cinq filles. C’est son frère, le dernier survivant de deux fils, qui a hérité plus tard de la propriété familiale ; c’est normal, il restait à la terre..»

Léonce CHALEIL – La mémoire du village – Presses du Languedoc – Montpellier, 1989

Coutumes alimentaires des artisans cévenols au XIXe siècle

[ En 1819, le Docteur François Alexandre Rouger publie un ouvrage consacré au Vigan et aux Cévennes qui décrit les coutumes alimentaires ]

« Les artisans se lèvent avant le jour en hiver ; à 4 heures, en été, ils se mettent à l’ouvrage, qu’ils n’interrompent qu’aux heures des repas et qu’ils reprennent avec assiduité, sans aucune autre distraction que leur chant ; les femmes soignent les enfants et le ménage. Le travail, le chant et le cabaret sont les goûts dominants de nos artisans qui, du 15 au 20 octobre et jusqu’à la fin novembre, déjeunent avec des châtaignes qu’on fait cuire à l’eau, après avoir enlevé la première écorce, et qu’on leur donne à discrétion.

De la fin novembre et jusqu’à Pâques, les châtaignes blanches remplacent les châtaignes fraîches ; ces châtaignes, après avoir été séchées sur un suoir ou claie en bois sous lequel on entretient pendant 40 à 50 jours du feu et de la fumée, sont mises dans un sac de grosse toile grise que deux hommes vigoureux tiennent par les extrémités ; ils frappent le sac en travers et à tour de bras sur un banc épais solidement fixé dans la terre et dépouillent [les châtaignes] de leur dernière écorce. Les Cévenols sont très friands de l’eau dans laquelle ces châtaignes ont été cuites sans sel, et avec laquelle on les leur sert ; ils la boivent en mangeant les châtaignes, et si les facultés le permettent, ils la blanchissent avec du lait ; quelques-uns y mêlent du vin.

Tant qu’ils déjeunent avec des châtaignes, c’est-à-dire du 15 ou 20 octobre jusqu’à Pâques, le dîner, toujours de midi à une heure, se réduit à une pomme, du fromage ou des radis ; quelquefois, à 4 heures, ils se permettent une bouchée de pain. Enfin, le souper consiste en une soupe faite avec des pommes de terre, sans pain, des os de cochon salés ou de la graisse rance, des oignons, des raves ou des plantes potagères, qu’on enlève de dessus la soupe et qui servent de pitance ; ce repas, pris à huit heures, termine la journée des serruriers, des menuisiers et autres artisans à marteau qui, toute l’année, la commencent à cinq heures du matin. Les faiseurs de bas travaillent, pendant l’hiver, depuis cinq heures jusqu’à huit, heure de leur souper.

De Pâques jusqu’à octobre, le déjeuner est un oignon cru, des radis, des poivrons confits dans du vinaigre, sur lesquels on met du sel, de l’ail et de l’huile ; dans la saison, ce repas consiste en un raisin, souvent en un morceau de fromage. A dîner, une grande assiette de farinette, c’est-à-dire la farine du maïs [ou de seigle] cuite à l’eau, ou une soupe au lard ; les légumes qui la couvre ou le lard avec lequel elle a été faite servent de pitance..»

François Alexandre ROUGER – Topographie statistique et médicale de la ville et du canton du Vigan – Jean Marcel aîné Editeur – Montpellier, 1819

Vêtements traditionnels en Cévennes

« Son vêtement journalier d’une simplicité extrême consistait pour les hommes en un bonnet de laine blanche ou brune, une veste courte ne dépassant pas la taille que l’on endossait seulement dans les moments de froid. Une chemise de grosse toile munie au col de cordons rarement noués, laissant voir le cou et la naissance de la poitrine toujours rougis par les intempéries. Aucune cravate, encore moins de gilet de flanelle. Un pantalon de gros drap de maison, de bourrette ou de toile suivant la saison, point de bas, les pieds nus dans des sabots fermés avec une poignée de paille en guise de chaussons.

Pour les femmes, une cagnote d’indienne ou de toile nouée de chevillères ; un mouchoir de col en cotonnade, un corsage, une jupe courte serrée plus haut que la taille et soutenue par des bretelles de chevillère, les pieds nus dans des sabots. Les enfants étaient presque en chemise.

Cette population s’endimanchait aux jours de fêtes religieuses et aux foires. Le riche campagnard sellait son cheval ou bâtait sa mule et l’enfourchait. Il se mettait sur le chef une coiffe de toile cirée ; il endossait sa longue casaque de noce, sa cravate de cotonnade, son gilet à fleurs, son pantalon de drap et chaussait ses souliers ou bottes à semelle épaisse dédaignant les bas même aux plus beaux jours ; sur sa selle était plié un manteau gris de fer.

A son exemple, les femmes de sa maison déployaient leurs atours : capots en taffetas, gondoles en paille noire ou coiffes à dentelles, mouchoirs de col en soie, robe de même, toujours à grands ramages, bas et souliers. Elles n’oubliaient pas la chaîne d’or où pendait une croix pour les catholiques et un Saint-Esprit pour les huguenotes.»

Jean-Marie Boiffils de Massanne – Souvenirs de mon temps in Dire les Cévennes, mille ans de témoignages sous la direction de Patrick Cabanel – Presses du Languedoc – Montpellier, 1994

Histoires de veillées

« Les lutins, les farfadets, les revenants qui peuplaient les premières veillées d’automne près de l’âtre, sous la petite lampe, dans ce grand Mas du Bac que, d’ici, vous apercevez peut-être, et qui enchantaient mon imagination enfantine ou la rendaient frémissante ont disparu de nos petits villages, emportés par les courants nouveaux, trop rapides à mon gré.

Ces veillées au parfum d’héroïsme, de romantisme ou de fantaisie auxquelles participaient toutes les fermes à l’entour et que terminaient des chansons recélant la malice et le sel de la province, je ne me les remémore pas sans émoi : légendes naïves et saintes écloses en cette vieille terre de chrétienté, épopées des combats guerriers vécus par les aïeux ou les anciens au long des guerres napoléoniennes ou la guerre de 1870, récits des relations d’affaires sur les routes d’En-Haut, infestées de maraudeurs et de brigands, potinages légers que l’accent inénarrable du bon patois ou d’un patois francisé pimentaient.

Et puis, les Cours d’Amour, dont les gestes de chevalerie étaient si délicieusement et si délicatement contés par ma grand’mère, femme au cœur généraux, qui excellait à tenir sous le ravissement les jeunes et les moins jeunes resserrés autour d’elle qu’elle dominait avec aisance et distinction. Un troubadour du XIIIè siècle les a illustrées dans la région : Pierre de Barjac était son nom, le châtelain Guilhem de Balaun de Montpellier son ami, Guillelmine sa dame. […]

Je vous conterai aussi – encore qu’il soit bien permis de mettre en doute son authenticité – la performance d’un docteur né à Barjac en 1690, mort en 1815, c’est-à-dire à l’âge de 125 ans. Il s’appelait Delaruelle et avait été médecin de Louis XV qu’il aurait guéri de la petite vérole. Ce succès lui vaut évidemment une grande notoriété. Sous la Terreur, une jeune fille de 17 ans qui lui sert d’infirmière, le sauve de la guillotine. Il l’épouse à 102 ans et en a des enfants… »

Paule ROURE in Barjac en Uzèche de Paul-Jean ROUX – Edité par le Conseil Municipal de Barjac – 1977

La fève

« – Alors, on l’entame, ce gâteau ? avait fait le Maurice.

L’année n’avait que quelques jours qui, certes, s’allongeaient en sauts de puce, et pourtant on avait déjà l’impression qu’une éternité s’était écoulée depuis Noël. A l’arbre du pasteur de Brouet, dans la salle de la mairie (le temple, cela faisait belle lurette qu’il n’en demeurait que les quatre murs) Marc avait reçu dans un sachet en papier quelques friandises : pain d’épice, lingots en chocolat enveloppés d’argent, bonbons acidulés et surtout deux mandarines et une orange, le luxe de l’époque [1950]. Le Père Noël, ça lui plaisait plus de ce temps de visiter les maisons des riches, et les hameaux de la montagne de Bouquet se trouvaient trop éloignés de ses chemins habituels, même si les maisons avaient toujours des cheminées de grande taille capables de donner passage à des ribambelles de Pères Noël.

Finalement, la vraie fête, ce fut l’Epiphanie. Le père de Marc avait emmené des brebis à Seynes, de l’autre côté du Guidon [du Mont Bouquet], et de retour, il s’était arrêté chez le boulanger où ,il avait acheté un de ces gâteaux en forme de couronne qui à cette époque ne revêtaient pas la banalité qu’ils ont prise depuis, comme d’ailleurs les Pères Noël que vous voyez un peu partout hantant les rues ou plantés à l’entrée des grands magasins. Il raconta que la boulangère, devant lui, avait tiré d’un tiroir une pierre blanche qu’elle avait enfoncée dans le gâteau : elle avait appelé çà une fève ! Inouï ! Donc ce gâteau, on décida de la manger à la veillée, avec les voisins Maurice et Angèle, lesquels devaient apporter la bouteille de « champagne », c’est-à-dire de ce mousseux de la Trappe appelé la Fluer des Neiges.

Une nuit qui allait être glacée : l’Angèle  avait fermé la porte sur un ciel de m » étal dans lequel même les étoiles chancelaient de froid : heureusement, dans la cheminée, une souche de mûrier se muait en pure incandescence. La grand-mère de Marc, toute ratatinée dans le cantoun qui lui était réservé, par quel miracle ne se brûlait-elle pas ? Enfermée dans son mutisme habituel, elle poursuivait ses fantômes dans un songe qui ne cesserait pratiquement que le jour où, en bordure d’une friche marquée par deux cyprès, elle irait rejoindre ces ombres qui pour l’instant peuplaient ses pensées. Selon le rite, tandis que les femmes comptaient les mailles, les hommes discutaient de brebis et de chasse.

- Alors, on se l’entame ce gâteau ? Le Maurice avait enfin ouvert son Opinel, et les parts furent rapidement distribuées.

Le bouchon de champagne sauta. « Et attention, celui qui trouvera la fève paiera un autre gâteau ! » ajouta-t-il.

Si moi je la trouve, personne ne s’en apercevra… Cette malheureuse parole du frère le plus jeune de Marc mit le feu aux poudres. Chacun se mit à surveiller l’autre. D’autant plus que Luc était fort capable de faire ce qu’il avait dit, il n’était jamais à court d’idées pour jouer les idiots. […] Et d’ailleurs chacun achevait le sien. Aucune fève !

- Tiens, la fève, on l’aura oubliée, dit l’Angèle.

- Elle empègue celle-là ! fit le père de Marc : la boulangère l’a pourtant mise devant moi ! Je l’ai bien vue. Je ne suis quand même pas fou !

-Allez, Marc ! Ca suffit, arrête de faire l’imbécile, ouvre un peu ta main ! fit le Georges, le domestique.

Elle était vide, forcément. L’évidence apparaissait : personne n’avait trouvé de fève. Et le père de Marc de répéter inlassablement : « Pourtant je ne suis pas caluc ! » Les soupçons tombèrent sur Mathieu, le cadet de Marc. Mains celui-ci fit une scène, il en avait son saoul d’être accusé de toutes les fautes de la Terre. Alors on eut l’idée de regarder par terre, sous la table, d’où un « Viu defora ! » fit jaillir le chien. En vain ! Déjà les femmes avaient retrouvé leurs mailles, on cherchait des cartes pour les hommes. Pourtant une parole de Maurice fit l’effet d’un coup de tonnerre :

- Dites, Mamé, çà n’est pas vous qui l’auriez trouvée, la fève ?

La mamé ! Comme d’habitude, tout le monde l’avait complètement oubliée. Elle secoua la tête. Tous les regards étaient chevillés sur elle. Elle répétait : « Que non pas ! que non, ai pas trobat de fava ! ». Elle savait ce qu’elle disait : des fèves, elle en avait écossé toute sa vie.

- Nanni ! ai pas trobat de fava, pasmens, ié compréne ren, ai cachat una pièra, que d’un pauc mai l’envalave !  (Non ! je n’ai pas trouvé de fève, pourtant j’y comprends rien, j’ai mâché une pierre, d’un peu plus, je l’avalais !).

D’un saut, Marc se retrouva à genoux près du feu : de la cendre brûlante, il tira un soleil peigné de rayons avec un visage qui riait.»

Alain BOURAS – La Fève, souvenir romancé (1950) in Le Mont Bouquet, pages d’histoires – Alès, 2003

Cévennes pavée de tombes

« Lorsque j’étais enfant, je venais de la ville où habitaient mes parents pour passer mes vacances chez un oncle à la mode de Bretagne, dans un mas cévenol accroché sous les châtaigniers à une montagne dont les blocs de schiste semblaient vouloir écraser la maison. C’était un lieu d’une beauté primitive, un de ces maigres terroirs où les travaux des champs se font à main et à dos d’homme. La propriété, dédaigneuse des progrès de la civilisation, s’étageait sur d’étroites faïsses reliées entre elles par des escaliers composés de simples lauzes fichées dans la muraille. Derrière le mas en contre-haut, il y avait un couder garni de pommiers dans l’herbe duquel quelques pierres verticales avaient l’air de prendre racine ; mon oncle disait que l’on avait enterré là jadis les victimes du choléra.

Sur le plan du mas, à quelques pas de la source, des croix pourrissantes agrémentées d’une boîte en zinc qui renfermait des couronnes de perles attestaient que d’autres pauvres morts occupaient le sol arrosé de leur sueur. Ces tombes-ci, je les voyais chaque jour en allant quérir de l’eau, mais je ne les contemplais jamais sans une secrète frayeur.

Il arrivait parfois qu’il fût nuit close lorsque l’on m’envoyait renouveler la provision d’eau. Partagé entre la peur et la honte de la peur, j’hésitais longuement à partir, puis, pris d’un courage héroïque, je m’élançais. Je remplissais mon seau d’une main tremblante, et mes cheveux se hérissaient sur ma tête pour peu que le vent fît onduler le feuillage des châtaigniers dont les ombres jouaient avec la lune autour des tombes. Toujours courant, je revenais à la maison en me disant que la trêve galopait peut-être derrière moi et je croyais apercevoir à chaque pas quelque spectre embusqué sous les arbres. »

Romain ROUSSEL – Etrange Cévenne toute pavée de tombes in Almanach Cévenol 1968, Alès

La fuite des abeilles

« Le vieux pasteur et le jeune instituteur étaient pareillement accablés par cette langueur de la Cabusselle. La fuite des abeilles n’avait pas tellement surpris « l’Homme de Dieu ».

Je ne peux pas dire que c’est un cas fréquent, avait-il expliqué à l’instituteur, mais, en trente ans de ministère cévenol, j’en ai été plusieurs fois le témoin. Souvent, elles attendent quelques jours, ou quelques mois, mais elles partent.

En Cévennes, et dans l’ensemble du monde occitan, depuis toujours, les abeilles étaient considérées avec un respect sacré. Le pasteur racontait les superstitions : vendre ses abeilles, blasphémer devant elles, porte malheur… Il avait vu de jeunes paysans bien équilibrés, bons chrétiens, face au rucher familial, le chapeau à la main, pour annoncer la mort du père : Abeilhos, abès cambia dé mestré ! (Abeilles, vous avez changé de maître !). L’héritier les console doucement. Pour les persuader de rester, il leur prouve, avec le plus grand sérieux, qu’il est au courant de leurs habitudes, de leurs préférences ; il s’engage à continuer la luzerne dans le champ qu’elles affectionnent, il promet de n’être pas plus regardant que son défunt père pour leur apporter du sucre au mauvais des hivers… »

Jean-Pierre CHABROL – L’embellie – Plon – Paris 1968

Saint-Florent, entre les deux guerres

« Saint-Florent sur Auzonnet, à 20 km d’Alès. Etymologie : Sanctus Florentinus (1157), du nom de plusieurs saints. Superficie : 900 hectares. Population actuelle [2003] : 1.126 habitants.

Jadis, avant l’ouverture du puits de Saint-Florent [en 1946], les mineurs allaient travailler, à pied ou à vélo, au Martinet ou à Saint-Jean de Valériscle. Ils étaient à la fois ouvriers et paysans car, après leur journée à la mine, ils travaillaient dans leurs champs.

« Les filles recherchaient les garçons de Saint-Florent parce qu’ils faisaient deux journées ! » raconte Henri Dugas. Ce qui, évidemment, apportait un peu plus de confort dans les ménages. Et Henri d’ajouter : « Les garçons de Saint-Florent allaient plutôt chercher leur femme au Martinet. Au Martinet, c’était un peu la ville. Il y avait des cinémas, des magasins et des trottoirs sur lesquels on pouvait flâner pour regarder les vitrines ! »

Saint-Florent, c’était la campagne. On élevait des chèvres, une centaine environ, que l’on faisait paître le long de l’Auzonnet dont les bords étaient ainsi très propres. « Les mamées gardaient les chèvres en bas, près de la berge. Les gamins, eux, les faisaient brouter au-dessus, côté montagne. »

La fête votive avait lieu en juillet. Le samedi et le dimanche, elle se tenait sur la place et le lundi à la Cantonade.

La coopérative « l’Abeille » était ouverte à tout le monde. A côté, se trouvait le coiffeur Julian dit Ballote. Il était mineur et taillait les cheveux après sa journée. L’autre coiffeur, Cellier dit La Paille, faisait la même chose. « Les mineurs s’étaient mis en grève pour lui, un jour, car on l’avait changé de poste, et par conséquent d’horaires, de telle sorte qu’il ne pouvait plus exercer » raconte Henri.

On ne comptait pas moins de dix cafés. Les anciens se rappellent bien de ceux d’Alphonse Roustan, Emile Jourdan [père], Victor Suel, Alphonse Gilly dit Babarotte qui était également restaurateur, Paul Gilly à la Cantonade et Laurent Dumazert. Deux bouchers [travaillaient] : Alfred Trellis et Broche. Les boulangers (César Roucaute, Aimé Jeanjean, Teule près de l’église) fabriquaient un pain spécial, « le cabas », pour le casse-croûte du mineur.

Les épiciers étaient nombreux : Vincent Justet, Alphonse Romestan, Antoine Tessier, Ferdinand Teissier, Albert Dugas au Rouvillon, Mahistre. Joseph Nouvel était cordonnier et marchand de chaussures, M. Coin vendait des vélos. Les deux menuisiers, Antonin Chardon et René Arnal, ne manquaient pas d’ouvrage. Régina Gelly, la modiste, confectionnait de beaux chapeaux.

Les femmes allaient laver les draps et les vêtements des mineurs à la rivière. Chacune avait sa pierre.

Le crieur public était Mahistre. Il se servait d’un tambour pour ses annonces. « Il était fortement embarrassé quand il annonçait la projection d’un film américain au cinéma du Martinet. Alors, là, il butait sur le titre et le nom des acteurs ! » rappelle Henri Dugas.

En période d’élections législatives, les candidats venaient faire leur campagne dans les cafés dont chacun soutenait son candidat, selon sa couleur politique. L’un recevait De Ramel (à droite), l’autre Fernand Vallat (à gauche). « Le cafetier Suel qui accueillait Vallat montait sur le billard pour présenter le candidat à la foule. » Ces réunions contradictoires étaient très suivies et très prisées.

Située sur la ligne du Martinet à Tarascon, la gare était très animée avec cinq à six trains par jour. L’exploitation a été fermée aux voyageurs peu avant la seconde guerre mondiale [en 1938]. Tous les mois, deux wagons de mottes arrivaient de Saint-Jean pour la distribution des chauffes aux mineurs.

Le ramassage des ordures se faisait avec le tombereau tiré par le cheval de Marcel Massador qui menait aussi le corbillard à deux roues pour les enterrements. « L’église était celle d’un monastère. Son clocher n’est plus ce qu’il était autrefois. Sa restauration (1) lui a enlevé son cachet d’origine » précise Paul Rouverand.

Le curé Raoul Carrory est resté très longtemps ici. Il ne se séparait jamais de son parapluie et de son bréviaire.

Enfin, on ne peut parler de Saint-Florent sans évoquer Germain. Le nom de cette maison, très connue et réputée, fondée par Léon à la fin du XIXe siècle, est étroitement lié à celui de Saint-Florent.

Ainsi était Saint-Florent, au temps où les filles venaient y prendre époux parce qu’ils faisaient deux journées. »

Roger ROUX – Saint-Florent, au temps où l’on faisait deux journées de travail in Midi Libre, livraison du 11 mars 2003

(1) : Dans les années soixante, le toit du clocher est remplacé par une dalle de béton. En 2008, le clocher retrouve sa flèche et les tuiles vernissées de sa toiture

 

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