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Les Verriers

Rédactrice : Edmée Fache

LA VERRERIE  ET  LES  VERRIERS

Couverte de forêt et riche en charbon, la haute vallée de l’Auzonnet a vu s’établir plusieurs verreries sous l’Ancien Régime, à Rousson et à Saint-Jean de Valériscle.

Il y a 100.000, l’homme taille l’obsidienne, une pierre volcanique vitrifiée lors de l’irruption, pour fabriquer armes, outils et bijoux.

Depuis la haute antiquité, l’homme fabrique des objets en verre en chauffant à 1.500 degrés, dans un four de potier, un mélange finement broyé de silice et de différents sels (potasse, soude, fer, plomb…) tirés de cendres de végétaux ou de roches. Ainsi, 3000 ans avant JC, les Egyptiens réalisent des perles de verre opaques et des émaux, le plus souvent de couleur verte ou bleue. 1000 ans plus tard, le travail du verre se répand en Phénicie puis dans le bassin méditerranéen, contrôlé par les prêtres, gardiens des secrets de fabrication. Les techniques s’améliorent et la palette de couleur s’élargit avec de l’emploi de certains minerais. Puis, les Grecs inventent la mosaïque de verre. Vers 100 avant JC, les Romains mettent au point la vitre plate pour obturer les fenêtres, comme à Pompéi, en remplacement des plaques d’albâtre ou de mica.

Pour obtenir des objets pleins, le mélange chauffé est moulé dans des creusets. Les objets creux (pots, flacons…) s’élaborent en trempant dans la pâte en fusion un noyau en argile qui se consume tandis que l’enveloppe refroidit. 1.100 ans avant JC, l’invention en Phénicie de la canne à souffler facilite la fabrication des objets creux.

Après la bataille d’Actium (31 avant JC), l’empereur Auguste fait déporter à Rome les verriers syriens et égyptiens. Cent ans plus tard, des verriers sont présents dans la vallée du Rhône puis dans toute la Gaule. A la chute l’Empire romain (476 après JC), de nombreux verriers se replient à Constantinople qui devient pour mille ans la capitale du verre. Coupés de leurs sources d’approvisionnement habituelles, les verriers fixés en Occident apprennent à utiliser les matières premières locales (cendres de fougères et genets, notamment).

En 1290, Venise accueille à Murano les verriers chassés par la prise de Constantinople et, jusqu’au XVIe siècle, Venise est le principal producteur de verre en Occident.

En 1445, Charles VII octroie des privilèges aux verriers du Languedoc dont les marchandises et matières premières circulent désormais librement, sans péages et autres subsides. Les « gentilshommes verriers » sont exemptés d’impôts, y compris sur les achats et ventes de bétail, blé ou produits agricoles. Leurs matières premières et le bois sont payés de gré à gré, sans enchères. Nul verrier étranger ne peut importer sa marchandise en Languedoc. Pour prix de ces exclusivités, chaque four en activité paye au Roi une rente annuelle de 40 sols tournois.

Au XVIIe siècle, après ses victoires en Italie, la France attire les verriers vénitiens ; Henri IV et ses successeurs attribuent de grands privilèges à la profession qui met au point la technique de la glace coulée, permettant d’orner de miroirs de de fenêtres vitrées palais, bâtiments publics et églises. A partir des années 1700, les résidences privées des nantis sont, elles-aussi, tapissées de miroirs et éclairées de grandes fenêtres, ce qui entraîne un large développement de la fabrication du verre à vitre. L’usage de la bouteille (fabriquée dès l’antiquité) se généralise en France au XVIe siècle pour le stockage du vin et de l’alcool. Deux siècles plus tard, se répandent flacons et bouteilles clissés (empaillés), plus faciles à transporter.

Les verriers du Languedoc fabriquent surtout des verres à boire, de la vaisselle, des flacons, des objets de décoration (boutons, bijoux, perles, ornements de coiffure…) ; la parfumerie locale consomme beaucoup de flacons.  Le verre raffiné à vitre et à glace est essentiellement produit en Normandie. D’abord réservé aux besoins de Paris et de sa région, il se répand en province à partir de 1728.

Suite aux privilèges accordés au XIIIe siècle à des nobles « ayant perdu leurs biens dans les guerres de Saint-Louis qui les a autorisés à exercer leur art pour rétablir leur fortune » (privilèges renouvelés par les successeurs de Saint-Louis), la profession de verriers (établie comme un art libéral) est depuis toujours réservée en France à des gentilshommes pauvres issus de la petite noblesse.

Comme tous les métiers sous l’Ancien régime, la profession connait une organisation corporatiste, soucieuse de préserver ses privilèges et  traditions et son indépendance. Pauvres, les verriers sont généralement peu instruits. Les techniques de fabrication se maintiennent : les verriers sont peu perméables aux progrès scientifiques de la Renaissance et des Lumières. Le métier nécessite une longue formation pratique auprès des confrères les plus renommés. Commençant leur apprentissage à 13 ans, les gamins-verriers deviennent ouvriers entre 20 et 25 ans, selon leurs aptitudes. Le travail est exténuant ; l’espérance de vie des souffleurs de verre est courte, la chaleur entraînant des accidents pulmonaires et des brûlures à la gorge et aux joues.

Les verriers ne doivent pas déroger en exerçant d’autres métiers. Leur production est vendue en gros à un marchand qui en prend livraison à la verrerie une fois l’an (généralement au printemps). Les relations entre verriers et marchands sont basées sur la confiance. Les marchands se chargent des achats à faire à la ville pour les verriers.

Exemptés du paiement de certains impôts et taxes, ils s’acquittent des obligations militaires dévolues à la noblesse mais peuvent payer un autre gentilhomme pour les remplacer. Dans ces familles nombreuses, les fils qui ne peuvent s’employer aux verreries servent dans l’armée ou entrent en religion. Les verriers pratiquent une stricte endogamie au sein de la profession.

Le four est construit en briques réfractaires. Le chauffage des fours employant de grandes quantités de bois, les verriers s’installent sur des parcelles de forêts, proches des voies de communication et des agglomérations, parcelles qu’ils achètent ou louent. Ils déménagent la verrerie lorsque les ressources en bois de chauffe sont épuisées. Quelques décennies plus tard, le croît naturel de la végétation autorise leur retour et la reprise de l’activité. En collectant le bois de chauffe de leurs fours, les verriers participent au défrichement des terres marginales et à l’assainissement des bas-fonds.

Ils creusent des puits pour disposer d’un approvisionnement régulier en eau. Autour des verreries, se créent de petits hameaux d’habitations.

Ils font travailler la main d’œuvre locale : des apprentis, des souffleurs, des muletiers, des vanniers (fabricants de protections tressées pour le transport des objets), des journaliers  notamment pour la cueillette de certains végétaux dont la cendre entre dans la fabrication du verre….

Les environs de Saint-Florent sur Auzonnet comptent plusieurs verreries attestées depuis le XIVe siècle.

Ainsi à Rousson, en 1394, le Sieur d’Aleyrac installe une verrerie du Mas de la Pénitence situé au pied du Castelas. Il est propriétaire de ce mas, désormais Mas de la Verrière, auquel sont rattachées de vastes étendues boisées. Il loue la verrerie à deux gentilshommes auvergnats qui fabriquent des bouteilles. L’établissement pâtit de la Guerre de Cent ans mais subsiste jusqu’aux années 1550. Les livres paroissiaux de Rousson aux XVe et XVIe siècles attestent de la présence sur la commune d’une dizaine de familles de verriers, habitant notamment le quartier de la Verrière. Ainsi, en 1467, les Aberlenc descendant d’un soldat écossais marié dans le pays et en 1583, les d’Aigremont. En 1555, Jacques Faucon habite au Mas de Trouilhas, sur la commune de Rousson. Le quartier de la Verrière subsiste de nos jours.

Compte tenu de l’état des chemins dans la région de St-Florent, la production (essentiellement des bouteilles et des verres) est transportée à dos de mulets.

En 1686, l’Intendant du Languedoc note que Faucon de la Vabre, verrier protestant, exerce à Saint-Brès, près de Saint-Ambroix. Sa verrerie fonctionne encore en 1753. Vers 1600, une verrerie est créée à la fontaine des Fumades. Gérée par le Sieur d’Aigaliers en 1745, elle fonctionne encore en 1748.

Enfin, un acte notarié du 22 juin 1713 indique que Pierre de Queylard, verrier à Saint-Jean de Valériscle, encaisse une créance qu’il détient sur ses trois associés Pierre de Pellegrin, Jean d’Azémar et les héritiers d’un d’Aigalliers. Sa verrerie est installée au Mas Labadie, hameau des Mages.

Les verriers issus de la petite noblesse sont proches des gens ordinaires. On les requiert souvent comme témoins et ils sont très présents aux baptêmes, mariages, enterrements et transactions notariales. Au XVIe siècle, de nombreux verriers du Languedoc embrassent la religion protestante. De ce fait, les verriers paient un lourd tribut à la répression. Persécutés par le pouvoir royal puis, après avoir abjuré le protestantisme, combattus par les résistants protestants, le clergé catholique cherche à utiliser ces nouveaux convertis comme cautions. Ainsi disparaissent en Cévennes, pendant la guerre des Camisards et dans les années qui suivent, la plupart des verreries, des martinets et des forges traditionnelles.

S’ils consomment d’importantes quantités de bois pour chauffer leurs fours, les verriers épuisent moins de forêts que les propriétaires de fours à chaux que l’Administration n’inquiète pas. Quand  apparaissent des pénuries de bois pour le chauffage des populations urbaines et la construction navale en Languedoc, verriers et chèvres sont montrés comme des fléaux. En même temps que la disparition totale des troupeaux de chèvres, le pouvoir ordonne en 1725 le déplacement des verreries vers les montagnes boisées et réduit leur temps de travail autorisé (6 à 7 mois par an). Les verriers résistent, recherchent des compromis puis tentent de se faire oublier. Face à cette résistance, l’Administration incite au remplacement du bois par le charbon (de terre), comme c’est l’usage en Angleterre et en Normandie depuis un siècle. Les verriers tergiversent de crainte d’un verre noirci par la fumée du charbon. Leur respect des traditions crée une grande pesanteur.

En Languedoc, l’innovation vient notamment d’un fils de la Vallée de l’Auzonnet, Louis Gilly, qui en 1732 installe une verrerie à La Nougarède, hameau de Saint-Jean de Valériscle. Pour commercialiser le charbon de la mine qu’il possède, Louis Gilly s’efforce de remplacer l’emploi du bois devenu rare et cher par le charbon dans ses ateliers (forges, filatures, teintureries et verreries) et pour le chauffage des maisons. Il équipe sa verrerie de fours au charbon de terre et adapte en conséquence les techniques de fabrication du verre. De 1758 à 1761, il fait établir des certificats par les autorités de St-Jean, St-Florent et Robiac afin de faire reconnaître son « invention ».

D’abord en difficulté pour n’avoir pas sollicité les permissions nécessaires avant la création de la verrerie et parce qu’étant roturier, il ne peut travailler le verre lui-même, Louis Gilly s’entoure de gentilshommes-verriers dirigés par Charles de Faucon, de Rousson,  et parvient à régulariser sa situation. En 1762, il reçoit une forte subvention en soutien  de  ses efforts pour utiliser le charbon. En 1772, l’adjoint de l’Intendant du Languedoc inspecte la verrerie et constate que le verre produit est « aussi beau et brillant que dans les autres verreries [chauffées au bois].» Constat étonnant quand on sait la résistance des verriers à employer le charbon qui donnerait un verre de moindre qualité ! En 1774, le président des Etats du Languedoc en appelle aux savants régionaux afin qu’ils recherchent les solutions appropriées au remplacement du bois de chauffe par le charbon. Malgré ces efforts, les verreries au bois périclitent mais celles au charbon se développent peu.

Pierre Gilly succède à son père ; la verrerie est exploitée par Louis d’Aigaliers, concessionnaire de mines de charbon à Alès et membre d’une des grandes familles de verriers de la région. En 1782, les deux hommes se brouillent et Louis d’Aigaliers se concentre sur sa verrerie du Mas Labadie, sur la commune de St-Jean. Pour chauffer ses fours, il achète du charbon à Pierre Gilly au prix d’extraction. En 1785, Gilly cesse de le fournir et d’Aigaliers lui intente un procès.

En 1784, Pierre Gilly ne trouvant plus de gentilshommes-verriers pour exploiter sa verrerie demande l’autorisation de l’exploiter lui-même, autorisation qui lui est refusée en 1787, sous la pression de Louis d’Aigaliers, au motif que « son but principal n’est pas de faire du verre mais de vendre du charbon, privilège exclusif du frère du roi, vicomte de Portes ». La même année, Jean-François d’Aigaliers, précédemment établi à St-Brès dont il a épuisé les bois, demande à installer près de la Grand Combe une verrerie fonctionnant au charbon. L’autorisation lui est très vite accordée, d’autant plus que l’emplacement choisi est proche de la mine de la Levade appartenant au vicomte de Portes (frère du roi Louis XVI). Dans la foulée, Jean-François d’Aigaliers obtient d’être le seul verrier dans un rayon de 40 kilomètres autour d’Alès afin que soient fermées les verreries à bois qui épuisent la ressource.

Une verrerie industrielle s’installe à Rochebelle, à Alès, en 1788. Trois équipes de trois ouvriers-verriers interviennent en continu,dans des conditions très pénibles, avec une cadence de 500 bouteilles toutes les 8 heures. Le bâtiment abritant la verrerie a traversait le temps et sert maintenant de salle d’exposition.

La Révolution intervient bientôt, abolissant les privilèges.

Le château de Portes, annexé par le pouvoir révolutionnaire local devient une prison puis est vendu comme bien national. Vers 1800, il appartient à un La Tour du Pin, gentilhomme-verrier, qui installe pendant quelques saisons une verrerie dans la tour médiévale nord du château.

Comme les quelques autres verriers subsistant en Languedoc, Pierre Gilly peut désormais exploiter lui-même sa verrerie de Saint-Jean de Valériscle qui emploie 11 ouvriers en 1813. Elle fonctionne jusqu’en 1828 puis les bâtiments sont démolis.

A compter des années 1820, le travail du verre s’industrialise grâce à d’importants investissements, facteur de concentration. En Languedoc, les feux de toutes les verreries sont maintenant éteints, toutefois, contrairement aux membres de la noblesse « dorée », les verriers industrieux se reconvertissent aisément dans d’autres activités.

Sources écrites :

  • Les verriers du Languedoc 1290-1790 – Saint-Quirin – Réédité par l’association La Réveillée – Montpellier, 1985.
  • Les gentilshommes verriers du Gard – Claude-Annie GAIDAN – Presses du Languedoc – 1991.
  • La vallée de l’Auzonnet  – Gérard DELMAS – Paris, 2002.

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