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Métiers

Rédaction  :  Edmée Fache

Le Biret, brûleur du Mont Bouquet

« Qui, dans les villages que la Madone du Mont Bouquet contemple à longueur d’année n’a pas, autrefois, connu le Biret ?

C’était avant-guerre. Dans les années trente-cinq, j’avais une douzaine d’années. Je me souviens du brûleur et d’une bonne histoire qui se passa au temps de sa venue au village. Non pas le brûleur de café -celui-ci n’eût pas fait fortune- mais celui d’eau-de-vie, il serait d’ailleurs plus juste de parler d’eau de mort.

A cette époque, tous les paysans du caire avaient quelque vigne pour leur consommation de vin. Les aramons donnaient un bon jus écumant, on y ajoutait les Alicant Bouchet pour la couleur, le goût et un supplément de degré nécessaire à cette boisson que l’on dit bénie des dieux. Une fois le vin en tonneaux, il restait pourtant un véritable trésor : la raque, ce qui demeure lorsque les raisins ont été pressés jusqu’à la dernière goutte. On appelait alors le brûleur.

Le Biret devenait le roi de cette époque. Je ne sais pas si c’était son nom ou un sobriquet, mais tous les hommes s’impatientaient de lui voir enfin franchir le pont de Bouquet, arrivant plan-planeta de Navacelles. Il arrivait la veille avec son harnachement, c’est-à-dire un alambic et tous les accessoires nécessaires à la noble mission. Habituellement, il se postait près de la remise de ma grand-mère, pas loin du puits. Véritable girouette, la poulie ne chaumait pas ! De l’eau, il en fallait des seaux et des seaux.

La raque était sortie des tines et charriée auprès de Biret à pleines brouettes. Elle puait qu’elle empoisonnait, empestant tout le village. D’une couleur de lie, elle était d’une viscosité à donner la nausée ; et pourtant, de ce fumier sortait tout clair le fil d’or de l’eau-de-vie.

Et on venait à lui d’un peu partout, comme les Rois Mages sortant de tous les coins pour rejoindre l’enfant Jésus. Chaque client attendait de longues heures la production du lent écoulement d’un engin dont la patience était légendaire. De toute façon, les hommes avaient tout leur temps pour attendre, et surtout bavarder. En plus, il y avait toujours un gobelet à côté du robinet d’où s’écoulait la boisson sacrée, et l’on entendait : « Té ! Taste-le, il est meilleur que celui de l’année dernière ! » Il, parce qu’en occitan, eau-de-vie est masculin.

En effet, l’eau de vie était régulièrement meilleure que celle de l’année précédente, et gobelet après gobelet, ça en faisait des « tasto-lou d’acqui, tasto-lou d’aïlaî, tâte-le encore un coup ! » quand la journée s’achevait.

Un matin, arriva un petit paysan pas des plus riches ; il avait fait transporter sa raque la veille. Il venait de loin, de plus loin encore que Saussines, du côté de la route de Bagnols. Habituellement, il arrivait avec sa carriole, mais ce jour-là son fils en avait eu besoin pour charrier du bois pour l’hiver. Alors l’homme était venu à pied, avec deux seaux. A midi, attendant son tour, il avait mangé chez ma grand-mère, avant de reprendre son poste près de l’alambic. De ce fait, des gobelets, il en avait goûté plus d’un, les siens après ceux des autres pour faire des comparaisons.

Combien de temps lui fallut-il pour retourner chez lui ? Sa femme se faisait du souci car la nuit était arrivée et pas son homme… Enfin, trinque, tranque, il finit par apparaître, titubant parmi les pierres du chemin, et finalement incapable d’atteindre son but, car au moment d’entrer dans sa cour, il s’étala de tout son long à quelques pas de sa maison. Par quel miracle sa femme réussit-elle à se saisir des deux seaux que les cahots à travers la caillasse des chemins avaient fortement allégés ? Allégés ! Des vingt litres d’eau de vie qu’il possédait au départ, il n’en restait pas la moitié : enfin, toujours ça de sauvé ! »

Alain BOURAS – Souvenirs de Pierrette LOUCIF-MAHEUX in Le Mont Bouquet, pages d’histoire –  Alès, 2003

 

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